Des documents divulgués révèlent comment l’organisme caritatif de Reuters, la « Fondation Thomson Reuters », est secrètement utilisée au profit de l’influence britannique à travers le monde

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Article original datant du 23/02/21

Le siège de Thomson Reuters à Londres

Par Kit Klarenberg, journaliste d’investigation qui explore le rôle des services de renseignement dans la formation de la politique et des perceptions.

La Fondation Reuters est une organisation caritative réputée, rattachée au célèbre groupe de presse. Mais des dossiers récemment divulgués montrent comment elle aide le gouvernement britannique à servir les intérêts de Londres dans tous les coins du monde.

Des précisions ont été apportées à cet article afin d’énoncer correctement la relation de la Fondation Thomson Reuters avec le service d’agence de presse de Reuters. La Fondation Thomson Reuters est la branche caritative du groupe de presse Thomson Reuters, mais affirme qu’elle opère de manière totalement indépendante de Reuters News et qu’elle est une entité juridique distincte de Thomson Reuters et de Reuters.

Parmi une série de dossiers secrets du Foreign, Commonwealth & Development Office (FCDO – Bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth) britannique récemment divulgués par le collectif cyberactiviste Anonymous, on trouve des documents indiquant que la Fondation Thomson Reuters (TRF) – la branche « caritative » du groupe de presse Thomson Reuters – s’est engagée dans des efforts de guerre de l’information au nom de Whitehall (British Civil Service : officiels qui travaillent pour le gouvernement britannique hors armée).

Ces tentatives font partie d’un effort plus large visant à diaboliser, déstabiliser et isoler la Russie, sur son territoire et à l’étranger. Sous la direction de Whitehall, la fondation a secrètement développé des relations avec les journalistes russes, établi des réseaux d’influence à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie, et promu une propagande pro-Whitehall et anti-Moscou dans les régions russophones.

Ces activités ont été largement exposées par le journaliste Max Blumenthal. Les appels d’offres de la Fondation Thomson Reuters pour les projets soumis au FCDO ont été signés (Voir image ci-dessous) par sa directrice générale, Monique Villa, ancienne directrice générale de Reuters Media et maintenant conseillère du PDG de Thomson Reuters, ce qui laisse entendre que la société elle-même est directement impliquée dans les opérations clandestines de sa branche « à but non lucratif » aux plus hauts niveaux.

Pièce jointe 6 – DÉCLARATION DE L’APPEL D’OFFRES
Pour : Le secrétaire d’État aux affaires étrangères et au Commonwealth Date : 31 /07 /2017
J’ai examiné les documents numérotés de 1 à 7 inclus qui forment l’appel d’offres et j’ai tenu compte des modifications ultérieures numérotées de 1 à 7 inclus.
Conformément à vos exigences, j’ai joint la pièce jointe 7 remplie – Barème des prix, et j’ai fourni des réponses à toutes les questions.
Je propose par la présente de conclure un contrat avec le secrétaire d’État aux affaires étrangères et au Commonwealth, représenté par l’ambassade britannique à Moscou, pour la réalisation d’un projet de « renforcement des capacités dans les médias russes », conformément aux conditions énoncées dans les documents contractuels proposés à l’annexe 4 de l’ITT, aux prix indiqués dans l’annexe 7 – Barème des prix ci-jointe.

1. Je garantis que je dispose de tous les pouvoirs nécessaires pour signer cette offre.

2. Je comprends que l’autorité n’est pas tenue d’accepter l’offre la plus basse ni aucune autre offre. Je comprends également que l’Autorité a le droit de n’accepter qu’une partie d’une offre, sauf si j’ai expressément stipulé le contraire.

3. La présente offre restera ouverte à l’acceptation de l’Autorité pendant une période de 3 mois après la date limite de renvoi des offres indiquée dans votre appel d’offres.

4. Nous reconnaissons que les informations figurant dans l’appel d’offres sont confidentielles pour l’Autorité et qu’elles contiennent des documents soumis au droit d’auteur de la Couronne. Nous nous engageons à ne pas copier ou diffuser ces informations ou documents et, si l’Autorité le demande, à lui restituer toutes les informations et documents en sa possession ou à certifier leur destruction.

[…]

De plus, les propositions de la fondation révèlent également le rôle insidieux qu’elle a joué dans la promotion des objectifs financiers, géopolitiques et idéologiques de Londres dans le reste du monde. 

Par exemple, un document détaille [Télécharger PDF] comment la TRF a « établi des services d’information » dans les « pays présentant un intérêt » pour le FCDO.

Un exemple cité de cette activité est la création d’Aswat Masriya, un média « indépendant », par la TRF dans le sillage de la révolution égyptienne de 2011.

L’opération a été secrètement financée [Télécharger PDF] par le FCDO à hauteur de 2 millions de livres sterling, et s’est déroulée dans les bureaux du Caire de l’agence de presse, qui « a fourni les salaires, les ressources humaines et le soutien à la sécurité ». [Télécharger PDF]

« Aswat Masriya est devenu la principale organisation de médias locaux indépendants en Égypte jusqu’à sa fermeture… Son contenu était proposé en libre diffusion dans toute la région », se vante le document. « En 2016, [il] est devenu l’un des 500 sites web les plus visités en Égypte.

Il est frappant de constater que la personne responsable de la mise en place de la plateforme était Will Church [Télécharger PDF], le « chef des projets journalistiques » de la Fondation. Une fuite de son CV révèle qu’il a joué un rôle important dans les diverses opérations secrètes de l’organisation financées par le FCDO en Russie.

Selon un profil toujours en ligne publié par la Fondation, 300 Égyptiens auraient été formés dans le cadre du projet Aswat Masriya. Cette armée de journalistes a généré plus de 300 articles chaque semaine, qui auraient dûment été repris par plus d’une cinquantaine de médias du monde entier chaque semaine.

La raison pour laquelle le Royaume-Uni a lancé cette entreprise à un moment de tel soulèvement est on ne peut plus claire. L’éviction du leader égyptien de longue date, Hosni Moubarak, en 2011, et la difficile transition du pays vers la démocratie ont représenté à la fois des opportunités et des défis significatifs pour Whitehall.

La révolution, et l’élection consécutive du candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, pouvaient menacer les intérêts économiques importants de Londres au Caire et dans la région en général. La mise en place d’une plateforme d’information « neutre » produisant du contenu destiné à la diffusion nationale et internationale permettrait donc à le FCDO de maintenir un certain contrôle sur le récit des événements qui se déroulaient dans le pays. 

Le site web d’Aswat Masriya n’est plus opérationnel, mais sa page Facebook est très éclairante. Par exemple, elle n’a rapporté sans aucune forme de critique la victoire électorale « écrasante » du président Abdel Fattah al-Sisi en 2014.

Lors de ce vote, l’ancien chef de l’armée, qui a mené le coup d’État qui a évincé Morsi un an auparavant, a obtenu un résultat incroyable de 96,91 % – un total stupéfiant, qui s’explique du moins en partie par le fait qu’il s’est présenté pratiquement sans opposition après que la plupart des autres candidats aient été arrêtés ou aient abandonné la course. Sans surprise, les observateurs étrangers ont affirmé que le processus était loin d’être conforme aux normes démocratiques.

Un an auparavant, les forces de sécurité égyptiennes sous le commandement de Sisi avaient brutalement écrasé une manifestation sur la place Rabaa al-Adawiya au Caire, massacrant au moins 817 personnes, intervention que Human Rights Watch a qualifiée de « peut-être le plus grand massacre de manifestants en un seul jour de l’histoire moderne ».

« En utilisant des véhicules blindés pour le transport de troupes, des bulldozers, des forces terrestres et des snipers, la police et l’armée ont attaqué le camp improvisé par les protestataires et ont abattu des manifestants », a rapporté l’organisation. Pourtant, Aswat Masriya a à peine mentionné l’effusion de sang.

En revanche, le media a diffusé à plusieurs reprises un article faisant état des résultats d’une enquête officielle sur le massacre, qui attribuait le nombre de morts aux manifestants eux-mêmes, affirmant qu’ils avaient « engagé » des attaques contre les forces de l’ordre. L’allégation d’Amnesty International selon laquelle l’enquête était une opération clandestine spécialement mise en place pour protéger les forces de l’ordre de toute critique n’a pas été mentionnée.

De même, le président Sisi a déclaré au Congrès américain en novembre 2016 que les libertés et les droits de l’homme en Égypte ne devraient pas être perçus « d’un point de vue occidental », en raison des « différences de défis et de circonstances locales et régionales », et ce sans commentaire ni analyse.

Du propre aveu de Whitehall, le régime de Sisi s’est caractérisé par une recrudescence de la torture, des brutalités policières, des viols de prisonniers, des disparitions forcées, des morts en détention entre autres horreurs. Sur les quelque 100 000 détenus que compte le pays, 60 000 sont des prisonniers politiques.

Malgré la prise de conscience de cette situation désastreuse – et le fait que le FCDO ait classé le Caire parmi les « pays prioritaires en matière de droits de l’homme » – les condamnations officielles de Londres sont inexistantes. En fait, l’ambassadeur britannique au Caire, John Casson, a salué Sisi pour « la construction d’un pays plus stable, plus prospère et plus démocratique », louant même les « mesures de sécurité strictes » de son gouvernement. La raison apparente d’une telle ignorance délibérée a été fournie par le diplomate lui-même en 2016.

« Nous sommes fiers d’être le plus grand investisseur en Egypte et de notre commerce qui y représente plus de 1,5 milliard de livres sterling par an. Mais nous ne comptons pas nous arrêter là », a-t-il déclaré.

De même, aucune trace de cette détérioration de l’environnement des droits de l’homme n’a pu être détectée dans les publications d’Aswat Masriya. La plateforme a finalement été fermée en mars 2017, un communiqué de presse précisant que la TRF n’a pas pu «assurer une source de financement durable pour la plateforme ».

On ne sait pas pourquoi le FCDO a décidé de cesser de soutenir la plateforme, d’autant plus que son influence à l’intérieur et à l’extérieur de l’Égypte était probablement importante – le même communiqué déclare qu’elle a produit « plus de 80 000 textes et histoires multimédia » en anglais et en arabe qui étaient « libres de republication ». Peut-être avait-elle rempli son objectif fondateur, à savoir contribuer à ce qu’un gouvernement convenable soit installé en toute sécurité au Caire.

Les journalistes de Reuters ont été utilisés par Whitehall à des fins malveillantes dans le passé. En 1948, le FCDO a créé le Département de recherche d’information (IRD), une organisation de renseignement antisoviétique clandestine qui a eu un impact majeur sur les reportages des médias au cours de son existence. 

Lorsqu’il a été dissous en 1977, il était l’un des plus grands départements de du FCDO. En 1949, l’IRD ne comptait que 52 personnes, basées à Londres – au milieu des années 60, il en employait 390, dont 48 à l’étranger, disposait d’un vaste budget et coordonnait chaque semaine ses activités avec le MI5, le MI6 et la BBC World Service.

« [L’IRD] diffusait une propagande incessante (c’est-à-dire un mélange de mensonges purs et simples et de faits déformés) auprès de journalistes de haut niveau qui travaillaient pour de grandes agences, des journaux et des magazines… ainsi que pour toutes les autres chaînes disponibles », ont noté les journalistes Paul Lashmar et James Oliver. « Il a travaillé à l’étranger pour discréditer les partis communistes d’Europe occidentale qui pourraient obtenir une part du pouvoir par des moyens entièrement démocratiques, et chez nous pour discréditer la gauche britannique ».

Au cours de son existence, l’IRD a joué un rôle essentiel dans la chute du leader indonésien Sukarno du pouvoir, entraînant la mort d’au moins un demi-million de personnes ; il a soutenu l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne, le précurseur de l’UE ; et a apporté un soutien essentiel aux activités de l’armée britannique en Irlande du Nord pendant les phases initiales des « Troubles ».

En outre, en janvier 2020, il a été révélé qu’à la fin des années 1960, le FCDO, par l’intermédiaire de l’IRD, a financé la création du service Moyen-Orient de Reuters, pour fournir des textes en anglais et en arabe sur les événements locaux et mondiaux, afin qu’ils soient réutilisés par des journalistes au niveau international – précisément à la manière  d’Aswat Masriya. Ce financement est venu compléter les subventions secrètes que le FCDO avait déjà accordées aux bureaux de presse latino-américains de Reuters par l’intermédiaire d’une société écran.

« Il y a des raisons de croire que Reuters peut être réceptif à l’idée qu’il devrait donner quelque chose en retour… Ce que le gouvernement britannique espérait obtenir, en fait, c’est la possibilité d’influencer dans une certaine mesure toute la publication de Reuters », selon un document déclassifié du FCDO. « Il y a ici une opportunité de développer une relation [avec] Reuters… Les intérêts du Royaume-Uni devraient être bien servis par le nouvel arrangement. »

Il y a des raisons de croire que Reuters est réceptif à l’idée qu’il devrait donner quelque chose en retour, en plus de la simple continuation des services aux deux zones géographiques concernées.

11. Ce que HMG (Gouvernement du Royaume-Uni) pourrait obtenir, en fait, c’est la possibilité d’influencer dans une certaine mesure l’ensemble de la production de Reuters. Il y a là l’occasion de développer une relation entre le HMG et Reuters, capable de préserver l’indépendance du contrôle gouvernemental de l’Agence, tout en donnant au HMG une certaine influence politique. Cette influence découlerait, au plus haut niveau, de la volonté de Reuters de consulter et d’écouter les avis exprimés sur les résultats de ses travaux. Au niveau opérationnel, il […]

C’est une révélation qui a déclenché un tollé – un porte-parole de Reuters a déclaré à la BBC que « l’arrangement » n’était « pas conforme aux principes de notre Groupe et que nous ne ferions pas cela aujourd’hui ».

« Reuters ne reçoit aucun financement gouvernemental, fournissant des informations indépendantes et impartiales dans toutes les régions du monde », a-t-il ajouté.

De telles assurances sonnent plutôt creux suite à la fuite de ces dossiers sensibles du FCDO – et l’Egypte est probablement un des pays dans lesquels la TRF a mené une opération d’influence politique et/ou de changement de régime sur ordre clandestin de Whitehall.

Le même document qui expose la connivence d’Aswat Masriya fait référence à des « plateformes similaires » créées par la TRF – The Source, au Zimbabwe, et Myanmar Now en Birmanie – qui ont été lancées pour fournir des informations « gratuites » autant aux citoyens qu’aux anglophones des pays respectifs. Il est certainement significatif que les deux pays – comme l’Égypte – aient un jour compté parmi les possessions de l’Empire britannique.

Il n’est pas surprenant que la couverture du récent coup d’État militaire à Naypyitaw (Birmanie) figure actuellement en bonne place sur le site web de ce dernier (Myanmar Now), bien que, curieusement, on ne trouve nulle part la mention de la TRF.

La Thomson Reuters Foundation a été sollicitée pour commentaires.