L’Ukraine entre Biden et l’enclume

Article original datant du 03/06/21

L’intérêt considérable que Joe Biden a porté à l’Ukraine lorsqu’il était vice-président d’Obama signifiait que l’attention des États-Unis à l’égard de ce pays serait instantanément accrue dès l’arrivée au pouvoir de la nouvelle administration. Le scandale de Burisma  qui a impliqué Hunter Biden et qui est devenu un problème pour Joe Biden lors de la campagne électorale, combiné à la fragilité apparente de Biden et à son évitement des grands engagements publics, a fait que Biden lui-même n’a pas encore eu de conversation téléphonique avec Zelensky. Cependant, qu’il ait délibérément choisi de confier la politique ukrainienne à ses conseillers de confiance ou que ceux-ci prennent l’initiative de combler le vide laissé par l’incapacité de leur patron, la politique ukrainienne des États-Unis a pris un certain nombre de nouveaux virages en moins de deux mois d’administration Biden.

Les actions de l’administration Biden indiquent jusqu’à présent un certain degré d’impatience à l’égard de ce qui se passe à Kiev, qui se comporte de manière trop indépendante sur de nombreuses questions. La décision de Kiev de nationaliser Motor Sich, un fabricant de moteurs d’avion dont l’achat était recherché par des investisseurs chinois, privant ainsi l’Ukraine d’un afflux important de devises fortes dont elle a cruellement besoin, a été prise après que Washington ait exprimé son mécontentement face à l’implantation d’entreprises chinoises en Ukraine, qui, de plus, donne accès à des technologies de l’ère soviétique attrayantes pour les industries aérospatiales chinoises. Cette mesure a été prise en dépit du risque considérable de représailles chinoises, qui se sont effectivement produites sous la forme d’un communiqué du Ministère chinois des Affaires Etrangères informant son homologue ukrainien qu’il ne respecterait plus ses souhaits concernant les activités économiques en Crimée, ce dont les entreprises chinoises se sont jusqu’à présent abstenues. L’approbation immédiate par l’ambassade des États-Unis à Kiev de la fermeture par Zelensky de trois chaînes de télévision de l’opposition et l’imposition de sanctions, en violation des lois ukrainiennes, à l’un des dirigeants de l’opposition ukrainienne, Medvedchuk, au motif qu’il était impliqué dans la diffusion de la « désinformation russe », laissent penser que Washington était au moins au courant de cette initiative et qu’elle l’a peut-être même suscitée. Le fait que les États-Unis aient sanctionné Igor Kolomoysky au motif qu’il corrompait la politique ukrainienne indique que Zelensky n’était pas allé assez loin pour répondre aux souhaits de Washington. Ce faisant, Washington a démontré qu’elle était prête à humilier publiquement Zelensky s’il ne faisait pas preuve d’une déférence appropriée à leurs souhaits. La question qui se pose maintenant est la suivante : dans quelle direction Washington va-t-elle pousser Zelensky ? Jusqu’où, quels moyens Washington utilisera-t-elle pour arriver à ses fins, et dans quelle mesure Zelensky résistera-t-il ?

Le plus grand service que l’Ukraine pourrait rendre à l’administration Biden serait de lancer un assaut total sur la Novorossia. Une bataille rangée entre les forces ukrainiennes et celles du Parti démocratique de Russie (DPR) / République populaire de Luhansk (LPR) ferait instantanément la une des journaux et fournirait les prétextes supplémentaires nécessaires pour condamner la Russie et introduire davantage de sanctions économiques. Elle permettrait alors d’obtenir un résultat qu’aucun empoisonnement fictifs de Navalny ne pourrait atteindre, à savoir la suspension, voire la fermeture, du gazoduc Nord Stream 2, qui est devenu une telle épine dans le pied des puissances anglo-saxonnes. Une campagne militaire majeure impliquant plusieurs brigades soutenues par la puissance aérienne et les drones Bayraktar TB-2, désormais opérationnels, dans le but de reproduire le succès de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie dans le Haut-Karabakh, placerait Moscou devant le choix peu enviable d’abandonner le Donbass à son sort ou d’engager ses forces militaires régulières dans la bataille pour la défense de la Novorossia.

La question de savoir si les dirigeants politiques ukrainiens sont prêts à prendre une mesure aussi désespérée, dans un pays dont le président jouit d’une cote de popularité de 20 % et qui a connu d’importantes protestations contre la forte augmentation récente du coût des services publics, est une autre question. D’une part, les mouvements de troupes ukrainiennes près du Donbass ont suscité une attention considérable, et les échanges de tirs entre les forces ukrainiennes et novorossiennes semblent s’être poursuivis à un rythme élevé au cours des dernières semaines. Dans le même temps, aucune mesure extraordinaire, telle que le rappel des réservistes ou la fermeture des frontières afin d’empêcher les hommes d’âge militaire de quitter le pays, n’a été observée. Bien que la Rada d’Ukraine (Parlement ukrainien, NdT) envisage des lois rendant plus sévèrement punissable le fait de se soustraire à la conscription, ces lois n’auront pas d’impact immédiat et semblent être une réaction à l’échec de la constitution d’une armée professionnelle de volontaires ou même à l’incapacité de donner aux conscrits une raison positive de servir. Il a même été souligné que les mouvements de troupes ukrainiennes ont été si ostentatoires et si dépourvus des efforts les plus élémentaires pour préserver la dissimulation et la surprise qu’ils représentent une « guerre des nerfs », un exercice d’escrime, et peut-être un effort pour simuler une action au profit de Washington, plutôt que de véritables préparatifs pour une offensive. Un train transportant une compagnie de chars renforcée qui a été repéré passant lentement à trois passages à niveau différents dans l’est de l’Ukraine pendant une période de plusieurs jours ressemble beaucoup à une opération mise en scène pour le bénéfice des caméras omniprésentes des smartphones.

Par conséquent, la probabilité que l’armée ukrainienne opte pour une offensive de grande envergure reste faible par crainte de pertes lourdes et inutiles qui pourraient faire s’effondrer le moral des militaires ukrainiens, avec des conséquences imprévisibles. Les raids à petite échelle visant à capturer des positions choisies, le bombardement des villes de Novorossia, voire la mise en scène d’une atrocité, restent plus plausibles et attrayants d’un point de vue politique. La capacité militaire la plus dangereuse de l’Ukraine est représentée par les drones Bayraktar, les missiles de croisière comme le Neptun et les missiles balistiques à courte portée actuellement en service et en cours de développement, car leur utilisation n’entraînerait pas le risque de pertes importantes de personnel ukrainien. En outre, les forces de Novorossia auraient du mal à riposter à de telles frappes, et les efforts de la Russie pour le faire seraient hautement provocateurs sur le plan international et risqueraient de faire des victimes civiles ukrainiennes. Heureusement pour la Novorossia, le parc de drones reste assez réduit et les drones eux-mêmes sont vulnérables aux défenses aériennes de la Novorossia, tandis que les missiles de croisière et balistiques sont encore à des années du déploiement opérationnel à grande échelle. Le type de bombardement de missiles qui représenterait une véritable menace pour les républiques non reconnues de Novorossia n’aura pas lieu avant plusieurs années. Lorsqu’une menace aussi sérieuse se concrétisera, les forces de Novorossia disposeront probablement de leurs propres moyens de riposte sous la forme de munitions de barrage, également appelées « drones suicide », qui pourraient être produites sur place à Donetsk et à Lougansk. Cependant, les capacités actuelles de l’Ukraine sont suffisantes pour lancer des provocations, y compris le bombardement de cibles civiles comme ce fut le cas à Marioupol en 2014.

Le fait que l’armée ukrainienne ne veuille pas risquer une autre mésaventure contre la Novorossia est suffisamment évident, tout comme la réticence de Zelensky à entrer dans l’histoire comme le président qui a détruit l’Ukraine. Il est peu probable que ces considérations soient importantes pour les décideurs de Washington, qui ont besoin de l’Ukraine pour faire avancer les intérêts américains et qui sont plutôt moins préoccupés par le fait que les États-Unis fassent avancer les intérêts de l’Ukraine. Mais on ne sait toujours pas jusqu’où Washington est prêt à aller pour faire pression sur Zelensky, bien que la possibilité d’un chantage pur et simple ait fait surface lorsqu’un propagandiste proéminent du Maidan, Dmitry Gordon, a annoncé que le 15 mars, jours des « Ides de mars » immortalisées par l’assassinat de Jules César, l’Ukraine serait confrontée à un procès aux proportions historiques une fois qu’une certaine bombe serait révélée. Alors que le 15 mars est arrivé et reparti sans bombe ni même de raté, Gordon a révélé que l’événement consistait en une « enquête » de Bellingcat sur le complot du SBU (Service de sécurité d’Ukraine) pour attirer les contractants de Wagner PMC en Ukraine afin de les faire juger. L’aspect « bombe » de l’effort de Bellingcat est que le complot a échoué à cause d’une source très haut placée dans le propre cabinet présidentiel de Zelensky, qui l’a divulgué aux services de renseignement russes. Compte tenu de la réputation de Bellingcat en tant qu’entreprise qui réalise des « coups » d’infoguerre sur des cibles désignées et du fait que Gordon met en avant l’impact potentiel du film une fois qu’il sera rendu public, il faut envisager la possibilité que Bellingcat fasse partie d’une campagne de chantage ou même d’éviction de Zelensky s’il ne satisfait pas aux exigences de Washington.

Comme indiqué précédemment, Zelensky a adopté une attitude négative à l’égard de l’ingérence de Washington dans les affaires ukrainiennes, mais il reste à voir s’il est capable de tenir tête même à ses propres responsables de la sécurité nationale, qui lui sont ostensiblement subordonnés mais qui, en réalité, reçoivent des ordres de Washington. Dépourvu de la base de pouvoir indépendante qui a permis à Porochenko de résister aux initiatives de Washington visant à « réformer » l’économie ukrainienne, Zelensky peut encore s’avérer le président idéal du point de vue de Washington, sinon de l’Ukraine.

Ukraine Between Biden And A Hard Place
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